Culture d’Asie et d’Okinawa

[Ryûkyû] Iha Fuyû et la position d'Okinawa vis à vis du Japon

Lorsque l’on s’intéresse à Okinawa, on est confronté à un moment ou un autre à Iha Fuyû 伊波普猷 (1876-1947). Homme à l'apparence charmante et distingué, il fut à l'époque moderne, soit au début du xxe siècle celui qui fit prendre conscience au Japon de l'existence culturelle d'Okinawa.

Universitaire pluridisciplinaire, comme beaucoup d’autres à son époque, Iha a véritablement institué une nouvelle façon d’étudier la société d’Okinawa au début du xxe siècle. D’abord linguiste, il se penche ensuite sur l’histoire et la littérature de ces îles. On trouve son empreinte dans tous les domaines liés à la culture des Ryûkyû: littérature, religion, arts du spectacles, histoire, géographie, pour ne citer que ceux-ci. Après un parcours scolaire irrégulier, il intègre en 1900 le troisième lycée de Kyôto où il s’intéresse à la littérature d’Okinawa. Il rentre à l’Université impériale de Tokyo en 1903 et en est diplômé de son département de linguistique en 1906. C’est dans ce même département qu’il fait la rencontre de Kinda.ichi Kyôsuke 金田一京助 (1882-1971), qui s’intéresse pour sa part à la langue aïnue. On peut d’ailleurs noter que ces deux savants, tous deux issus de Tôdai, feront plus tard autorité dans leur domaine respectif. Par la suite, Iha repart à Okinawa, déterminé à se pencher sur la culture de ce nouveau département, alors que son camarade Kinda.ichi reste dans la capitale. Il publie en 1911 son premier ouvrage: Ko-Ryûkyû古琉球 (Les Anciennes Ryûkyû). Au cours des années 1910, il s’investit dans le milieu éducatif et culturel de son département: il participe à la fondation de la bibliothèque départementale, en devient le directeur, s’engage dans la promotion de l’espéranto et du théâtre. Il donne aussi des conférences de phonologie, sur la religion, l’éducation des femmes, ou bien l’hygiène publique. Iha semble donc se détourner du monde académique, mais en 1921, il croise Yanagita Kunio 柳田国男 (1875-1962) qui le décide à reprendre ses travaux. Il se penche alors à nouveau, et plus en profondeur, sur l’Umuru sooshi. En 1925, il retourne à Tokyo d’où il continue à mener ses recherches.

Conscient du fossé entre le monde éducatif d’Okinawa et celui de la métropole, il avait pour but de créer des passerelles entre les domaines universitaires et intellectuels de ces deux régions. Ses écrits majeurs sont entre autres: Ko-Ryûkyû (Les Anciennes Ryûkyû), Kôtei Omoro sôshi 校訂おもろさうし (Edition critique de l’Omoro sôshi) (1925), Onari gami no shima  をなり神の島 (L’Ile de l’esprit des sœurs) (1938).

Iha aimait à dire, « qui n’aime pas son pays, n’aime pas son village natal ». Autrement dit, il liait Okinawa au Japon impérial. C’est parce qu’il se disait et sentait japonais, qu’il appréciait son okinawaité.

Il n’empêche on l’a longtemps considéré comme un personnage progressiste, faisant passer Okinawa avant les intérêts du Japon.

Les recherches récentes, à partir de textes publiés par ce dernier de façon confidentielle montre une facette bien différente.

En 1945, il écrivait en substance que les Okinawanais, en tant que souverains de l’empereur, devaient prendre les armes pour défendre la nation.

Il disait aussi que les Okinawanais  ne se remettaient pas de l’occupation de Satsuma parce qu’ils étaient faibles.

Ce double discours, car d’un autre côté Iha parlait d’Okinawa comme de mon île  , « l’île que j’aime tant », rend la réflexion compliquée et surtout notre montre que les choses ne sont pas simples dans les relations entre les Okinawanais et le Japon (aussi Yamatu).

La question du rapport au Japon s’est trouvée exacerbée deux fois dans l’histoire ryûkyûenne : après l’invasion de Satsuma en 1609 et après l’annexion japonaise de 1879.

En arrière plan se trouvent les relations avec la Chine, cet ensemble conduisant à un véritable schisme dans la société insulaire encore perceptible de nos jours.

En 1609, avec l'invasion brutale des terribles Satsuma, il y avait déjà deux camps : celui des pro-Chine et évidemment celui des pro-Japon. Les contacts avec ces deux pays étant aussi vieux que le corail des Ryûkyû, chacun avait son idée sur lequel de ces deux voisins il fallait être le plus proche. Dès lors, les partisans de la Chine étant alors les conservateurs tandis que les amis du Japon, ou plutôt de Satsuma, étaient des progressistes, puisque ce changement soudain étaient vus par certains comme un changement, une avancée, tandis que la Chine, avec sa pensée, ses codes, était un symbole du passé.

                   

 

 

En 1879, les choses furent moins violentes mais plus coupantes : alors que les seigneurs du fief de Satsuma, Shimazu, avait laissé en place les différents rois et leur gouvernement royal au cours des siècles, le gouvernement central de Tokyo destitua le roi, l'exila à Tokyo, et bien sûr le Royaume des Ryûkyû fut abrogé au profit de l'instauration du département d'Okinawa[1]. A nouveau, il y avait les pro-Japon et les pro-Chine. Les premiers étant pour l'intégration dans l'Etat japonais, symbole de modernité et d'avancée sociale, les seconds, aussi partisan de la Cour royale, pensaient qu'il fallait rester proche de la Chine, avec qui les échanges avaient été si bons pendant des siècles, et pensaient même qu'elle allait les soutenir et aider à la résistance face à l'Etat  moderne japonais. Plus de 130 ans après, on constate qu'il ne s'est toujours rien passé, et en dépit de la position clairement hostile envers la Chine du Japon, certains Okinawanais, toujours attachés à la Chine parce qu'ils ont des ancêtres de ce pays ou bien parce qu'ils regrettent l'époque du royaume, disent toujours que leur coeur est chinois, en espérant un rapprochement avec la Chine.

A l'époque, Iha Fuyû, présentant sa facette progressiste et humaniste, se disait clairement pour l'intégration dans l'Etat japonais, car la fin du royaume avait été à ses yeux une libération du joug du système royal et du joug du cruel fief de Satsuma.

On lit souvent, ou plutôt entend, de la part de personnes peu informées et surtout prises d'une vision romanesque d'Okinawa et de ses habitants, que l'influence japonaise, marquée par l'annexion de 1879, n'a été que le seul fait du Japon et qu'à Okinawa, encore présentement, le sentiment d'opposition, en tout cas de différenciation, vis à vis des japonais est prononcé. L'exemple d'Iha Fuyû nous présente une autre version des faits. En écho, on présente Okinawa comme une annexe de la Chine, surtout de la part de ceux qui ont un intérêt à grossir le trait de tels liens. Là encore, tout n'est pas uniforme. Comme partout la société okinawanaise n'a jamais été lissée, et l'on trouve à travers les époques des courants, des tendances, toujours présents à l'heure actuelle, même si on peut le dire aisément que la japonisation est de plus en plus forte.

 

[1] Le processus débuta en fait en 1872, quand le roi perdit son titre de roi pour devenir le seigneur du fief des Ryûkyû. Alors que jusqu'à alors c'était simplement le seigneur de Satsuma puis le département de Kagoshima depuis 1871 qui dirigeait les Ryûkyû, à partir de cette date, elles passèrent sous le contrôle de l'Empereur Meiji.