Culture d’Asie et d’Okinawa

[Japon ] Kosugi Hôan et le karate shôtôkan

Qui parmi les adeptes du karate shôtôkan ne connaît pas le blason de ce dojo, repris par certains élèves de Funakoshi Gichin comme symbole de leurs structures ?

 

Ce tigre est l'oeuvre du peintre japonais Kosugi Hôan, un ami de Funakoshi Gichin 船越義珍. A droite de la queue du fauve, on distingue le sinogramme 放 () de son nom personnel an.

Funakoshi, en sa qualité d'instituteur et de poète, fréquentait le milieu d'intellectuels okinawanais établis à la métropole durant sa vie à Tokyo.

Contrairement à Uechi Kanbun, pourtant comme lui arrivé à la métropole au cours des années 1920, il évoluait dans les universités et les cercles d'artistes. Parmi eux, le peintre Kosugi Hôan小杉放庵.

Un peintre au parcours multiple

Hôan naquit en 1881 à Nikkô sous le nom personnel de Kunitarô 国太郎. Son père était le prêtre du sanctuaire Futaara, et un partisan du courant philologique des études nationales[1].

Hôan à l'âge de 15 ans se lança dans la peinture occidentale et dix ans plus tard, il donna sa première exposition à Tokyo sous le nom de Misei 未醒. En 1903 il devint illustrateur dans la revue pionnière du naturalisme japonais : Revue de peinture moderne 近事画報 Kin-jihô hô. En 1905, la revue l'envoya sur le front de la guerre russo-japonaise qu'il traitait sous forme de caricatures ou de dessins réalistes.

(une des premières toiles de Hôan)

En 1913, il partit étudier en France et y découvrit la peinture de lettrés japonaise (influencée par la peinture de lettrés chinoise) à travers les Jûbenzu 十便図d'Ike no Taiga 池大雅.

            

(la peinture de lettrés selon Hôan)                                                        (un exemple de oeuvres de sa période romantique)

Les liens entre Kosugi et les anciennes Iles Ryûkyû débutèrent vers 1915, quand il se rendit à Okinawa dans le cadre de son projet de découverte des paysages du Japon. Il peignit alors à Makiminato (Urasoe), sur les ruines du Château de Shuri, sur la colline Torao située dans l'actuel parc d'Oonoyama, dans l'estuaire de Manko à Mawashi (maintenant Naha) et à Futenma (Ginowan). Ces cinq oeuvres ont été exposées dans la partie nommée Œuvres sur les Ryûkyû  琉球之部 Ryûkyû no bu lors de son exposition Gravures des vues du Japon  日本風計版画 Nihon fûkei hanga en 1918.

Après une carrière brillante au cours des années 1920 et 1930, il partit après la guerre pour le département de Niigata, sa demeure de Tokyo ayant été détruite en 1944. Il consacra les dernières années de sa vie au développement d'une interprétation personnelle de la peinture de lettrés, avant de s'éteindre en 1964.

 (la peinture de lettrés selon Hôan)

L'œuvre de Kosugi Hôan, comme tiraillée entre peinture japonaise et romantisme occidental, reflète une époque, celle où les artistes japonais se cherchaient, entre influence européenne et attachement à leur originalité nationale marquée d'éléments chinois. Il semble attaché à représenter la nature venant de ses souvenirs à Nikkô.

 

Kosugi Hôan et Funakoshi Gichin

En 1922, Hôan fit la connaissance de Funakoshi Gichin lors de la démonstration de ce dernier dans le cadre de la manifestation du Premier Salon de l’Education physique. Hôan avait déjà eu l'occasion d'observer du karate lors de son séjour à Okinawa, mais il fut réellement captivé par la performance de Funakoshi et lui demanda de l'accepter comme élève. Sans attendre, il l'aida beaucoup au cours de ses premières années à Tokyo.

C'est Hôan qui en 1922 réalisa toutes les illustrations de l'ouvrage pionnier de Funakoshi Ryûkyû kenpô karate. Contrairement à ses autres ouvrages, cette publication ne compte pas de photographies pour ce qui est des illustrations des katas détaillés par l'auteur qui, sans doute pour des raisons budgétaires, dut se contenter de croquis dont se chargea son ami. Quand Funakoshi publia son ouvrage de référence Karatedô kyôhan en 1935, Kosugi lui créa le tigre représenté sur la couverture et qui sera ensuite repris comme symbole de son dojo Shôtôkan en 1939.

(le trait unique de Hôan)

Quand après la guerre Hôan ne vivait plus à Tokyo, il entama la correspondance avec Funakoshi, s'inquiétant de sa santé ou bien pour lui présenter son programme d'entraînement de karate. Il lui écrivait par exemple qu'avant de se coucher, il donnait plusieurs dizaines de coups de poing directs.

Au moment du décès de Gichin, il écrivit à son fils aîné Giei 義英 pour présenter ses condoléances. Il joignit à cette occasion un poème qu'il avait composé lors de son séjour à Okinawa plus de 40 ans auparavant :

Sur ma table, une jarre d'alcool[2]

Boisson précieuse des mers du Sud

Assis seul dans le silence je suis épris de mélancolie

Un invité venu de loin sans mal du pays

 

 


[1] Kokugaku 国学en japonais. Cette école née à partir de la pensée de Motoori Norinaga à l'époque d'Edô rejetait l'influence chinoise sur la culture japonaise en critiquant le confucianisme comme le bouddhisme pour se centrer sur le seul shinto, en prenant les textes classique japonais comme support.

[2] Il s'agit bien sûr de l'alcool okinawanais de riz distillé.