Culture d’Asie et d’Okinawa

[RYÛKYÛ] Ethnicité, discrimination et autonomie culturelle à Okinawa

On présente souvent Okinawa, pris au sens civilisationnel c’est-à-dire les îles Ryûkyû, comme une aire culturelle différente de celle du Japon auquel ces îles appartiennent pourtant d’un point de vue géographique et politique.

Pour parler concrètement et simplement, les Okinawanais ne sont pas de la même ethnie que la majeure partie des japonais. Ils sont donc une minorité au même sens que les Aïnous par exemple.

Pour le lectorat français, cette notion d’ethnicité n’est pas commune et parfois difficile à comprendre, car en France, la tradition est de ne pas marquer les individus par leur origines ethniques (à la différence des Etats-Unis par exemple)  mais par leur façon d’affirmer leur être et leur attachement à leurs origines (identité).

Au Japon donc, il existe des minorités ethniques, qui en théorie sont des citoyens comme les autres, mais dans les faits, ils sont des individus de seconde zone à qui on inflige des discriminations et utilisés pour l’intérêt du Japon.

Avant de traiter des différences culturelles et ethniques entre les Okinawanais et les Japonais métropolitains, voyons, sur un laps de temps d’un peu plus d’un siècle, comment Okinawa a été rétrogradé au rang de terres non japonaises.

 

D’abord, un regard en arrière

L’histoire nous apprend qu’à la fin du XIXe siècle, quand Okinawa est devenu un territoire japonais en février 1879, ces îles n’étaient pas traitées comme les autres localités du Japon.

Ainsi, le découpage administratif reposant sur les départements mettait à leur tête un préfet. Le premier préfet fut nommé en 1879 et comme ses quatre successeurs, il n’était pas un Okinawanais mais un guerrier-fonctionnaire fidèle à l’Etat de Meiji. Originaire du Kyûshû et nommé Nabeshima Naoyoshi 鍋島直彬, il fut en poste deux ans à partir de mai 1879.

 

A partir de 1886, les préfets étaient élus, bien sûr pas au suffrage universel ni direct. La fin de la décennie vit deux autres hommes du pouvoir arrivés à la tête d’Okinawa.

A cette époque, le gouvernement japonais, qui savait qu’il n’accomplissait pas des choses justes au département d’Okinawa en laissait la population dans un flou juridique (était-elle japonaise ? étrangère, rien n’était clair dix ans à peine après la fin du royaume), mais en même temps ne forçait pas la japonisation outre mesure, par peur de révolte. C’est ainsi que certaines traditions étaient maintenues tout comme des modes d’administration locales.

Mais en 1892, un ancien guerrier-fonctionnaire de Kagoshima : Narahara Shigeru 奈良原繁, Kagoshima étant jusqu’en 1972 l’ancien fief de Satsuma, celui-là même qui avait fait des Ryûkyû sa colonie durant plus de 250 ans entre 1609 et 1879.

Il y avait à n’en pas douter un cynisme certain de la part des autorités centrale pour placer à la tête d’Okinawa un homme lié à son appauvrissement.

Narahara constata qu’il n’y a avait pas assez d’écoles à Okinawa…. mais ce ne fut pas dans le but d’instruire la jeunesse qu’il en fit bâtir tout comme des ports et des routes, mais bien pour imposer la marque de la modernité japonaise importée de l’Occident. Il modifia aussi les administrations locales et privatisa les terres dans le but d’en tirer des taxes.

C’est lui qui en 1912 (alors que le Japon comptait un parlement depuis 1889) permit aux Okinawanais d’avoir accès à la députation.

Mais dans les faits, il continuait la politique coloniale du fief de Satsuma de jadis, en privilégiant les hommes originaires de Kagoshima ou d’autres régions du Japon dans l’accession des postes administratifs.

Cette situation perdura jusqu’au à la Guerre mondiale.

A l’orée de la guerre en 1940, après plus de 60 ans au sein de l’Etat japonais, les Okinawanais n’eurent donc que des préfets agissant pour Tokyo ou leurs propres intérêts et ne furent représentés au parlement qu’au bout de plus de trente ans. Mais là encore les élus étaient des hommes proches des partis au pouvoir, en majeure parti conservateurs et libéraux proches de l’oligarchie de Meiji, donc éloignés des aspirations des Okinawanais, en majorités des paysans et des nobles déchus.

 

Depuis 1972 (mais on venait de s’arrêter à la guerre au paragraphe précédent !!??)

Oui, un blanc existe dans l’histoire okinawanaise. Celui qui dura de 1945 à 1972, quand les Etats-Unis, sans demander leur avis aux Japonais et aux Okinawanais, conservèrent Okinawa afin d’en faire une base arrière à l’ensemble de leur action menées en Asie entre 1950 et 1972. Iles devenues un sol sans foi ni loi, ou régnait la loi du plus fort, où tout tournait autours de l’économie des bases, qui ne cessaient de grandir et de distribuer des miettes à celles et ceux qui travaillaient indirectement ou directement pour elles à mesure que le conflit vietnamien grandissait.

 

En 1972 Okinawa fut donc rétrocédé au Japon, et des élections eurent lieu dans la foulée. Un premier préfet okinawanais fut élu, tout comme des représentants à la chambre basse et à la chambre haute. Différents préfets furent élus, avec en moyenne huit ans d’administrations puisqu’ils furent réélus.

Si les terres d’Okinawana  étaient bien redevenues japonaises, les bases des Etats-Unis restèrent et les soldats qui vont avec aussi. C’est ainsi qu’à l’heure actuelle plus de 75% des installations militaires des Etats-Unis sur le territoire japonais sont rassemblé sur moins de 1% (0.6% pour être précis).

Si ces îles n’étaient pas si densément peuplées et si de surcroît ces installations n’étaient pas littéralement dans les milieux urbains, à quelques centaines de mètres des écoles par exemple, on pourrait dire qu’il s’agît là d’un mal…nécessaire à la protection du Japon par les Etats-Unis, découlant d’une histoire triste et malencontreuse. Mais c’est tout le contraire. Les bases sont là car dans bien des cas, les propriétaires ont été spoliés après la guerre, et que par conséquent, les riverains cohabitent avec les bases.

 Il faut aussi tenir compte des incidents et des crimes émanant de ces bases, que soit les accidents d’appareils en manœuvre, les crimes commis par les soldats lors de leur permissions ou juste les nuisances des avions et des hélicoptères…. censés ne pas voler la nuit, selon les accords mêmes entre le Japon et les Etats-Unis, mais qui exécutent des vols de nuit sans que le gouvernement japonais ne réagisse.

Car à l’heure actuelle, si la situation s’envenime, c’est parce que les différents gouvernements, de droite comme de centre-gauche, n’ont jamais voulu déplacer les bases et leurs nuisances sur le sol japonais authentique, celui perçu comme la terre des dieux comme sont encore nombreux à la penser.

Okinawa, en tant qu’îles perdues dans l’Océan Pacifique et dont la culture a toujours été perçues comme inférieure par les japonais, peut bien supporter tout cela… pensent les politiques.

 

Les différents éléments exposés démontent donc clairement la vision coloniale et post-coloniale dans laquelle ont toujours été les Okinawanais. Eux et leurs îles ne sont admis dans l’Etat japonais que s’ils en payent le prix, c’est-à-dire supporter les bases, mais aussi servir de lieu de villégiatures pour japonais désireux de tropicalité sans quitter le pays, ou produire des fruits à la valeur folle (un kilogramme de mangue pour 100 euros) ou de la viande de bœuf vendue ensuite à prix d’or et présentée comme « viande du vieux japon » wagyû.

Bien sûr, le gouvernement japonais donne des subventions au département pour faire passer la pilule, alors évidemment on ne peut pas parler de politique coloniale pure, mais de la part des Etats-Unis Okinawa est clairement une colonie à base. Les soldats et leurs familles, qui vivent dans l’opulence par rapport à la population indigène, ne savent même pas où ils sont réellement pour juste savoir qu’ils sont dans le « Japan ». Ils n’apprennent pas la langue parler par les habitants qui est le japonais, et juge normal de s’adresser dans leur langue à un employé d’une station service ou d’une superette. Bien sûr, dans les centres commerciaux bâtis à l’image de ceux de leur pays, ils exigent de payer en dollar.

 

 

L’okinawanaïté

 

On entend de plus en plus dans les médias okinawanais, et par corrélation de la part des jeunes, le terme d’Uchinaanchu « un Okinawanais », en opposition à l’identité japonaise. Ce mot est utilisé à tort, car ceux qui s’en réclament sont tout sauf d’authentiques Okinawanais, sans même le vouloir d’ailleurs, du fait de leur âge il n’ont pas eu accès à la culture okinawanaise pleine et n’ont donc pas pu s’en imprégner, tandis que les anciens, liés à leurs ancêtres, parlant la langue séculaire transmises oralement, ne l’emploient jamais.

Que représente alors la culture d’Okinawa. Comment se manifeste le fait d’être okinawanais ?

 

La langue,  tout d’abord.

L'okinawanais incarne sans doute un marqueur fort de l’okinawanaïté. Il s’agit d’une langue syllabique forme une sous-famille de six langues dont celle des Iles Amami, l'okinawanais standard, avec ses dialectes de Shuri et de Naha, et celle des Iles Yaeyama. Celle langue possède sa grammaire propre et ne doit pas être confondue avec le japonais, comme se plaisent à le dire les Okinawanais eux-mêmes en la taxant de dialecte de la langue du Japon, ni comme une langue proche du Chinois, comme cela pourrait être tentant de le faire au regard des relations très proches des Ryûkyû et de la Chine durant des siècles. Si un rapprochement doit être fait, c’est avec le japonais classique, avec qui l’Okinawanais partage une grammaire complexe.

 

La religion,   surtout

La religion d’Okinawa est à l’heure actuelle dirigée par les desservantes nuuru et prêtresses kaminchu, pour l’île principale, et par les prêtresses tsukasa, pour les Iles Miyako et Yaeyama[1]. Par le passé, c'est-à-dire avant que le pays n’entre dans une phase de modernité, une troisième catégorie de personnes, qui n’avaient par contre pas de lien avec le pouvoir ou une appartenance sociale particulière comme les précédentes, étaient en rapport avec le monde atemporel : les yuta sur l'île principale, nommés kan kakarya à Miyako et kanbituu aux Yaeyama. Tandis que les desservantes et prêtresses étaient exclusivement des femmes, les hommes pouvaient également devenir des yuta.

Bien que présentée le plus souvent sous sa face officielle, autrement dit liée au royaume dont la sœur du roi était la plus haute autorité religieuse, la religion d’Okinawa existe depuis bien avant la formation de l’état, et on peut même dire qu’elle y a en fait contribué.

Chaque village, chaque famille accomplissait des rites aussi vieux que la présence des hommes en ces îles, toujours par l’intermédiaire des femmes. De nos jours, ces usages sont restés et ce sont toujours les femmes qui prient les ancêtres, le dieu du feu, les éléments naturels, les figures marquantes de la culture okinawanaise.

Le plus souvent donnés dans la maison ou dans la nature : devant un trou dans les rochers, en face du rivage.

 

Les production culturelles, aussi.  Teinture et tissage, arts scéniques et martiaux, l’alcool de riz distillé, la pâte de soja fermenté.

La teinture bingata 紅型se distingue par sa relation avec l’aire subaquatique aussi bien au niveau de l'harmonie des couleurs que des motifs. Elle possède ses techniques et décors uniques. Parmi le nombre de teintures dans diverses régions des Ryûkyû, seul la bingata est devenue l'art officiel de la cour au XVIIIe siècle selon les documents historiques les plus connus et fut placé sous sa haute direction ensemble avec d'autres domaines économiques importants.

Le tissage du coton mais aussi du chanvre et bien sûr de la soie illustre l’art avec lequel les okinawanais savent traiter les fibres pour leur donner des formes et des motifs uniques.

Les arts scéniques à la tradition pluri-séculaires témoignent d’un esthétisme et d’une vision du monde situant l’homme dans son rapport avec les esprits, mais aussi avec l’autre tant il faut savoir l’honorer de la meilleure des performance et de l’expression de ces sentiments.

Les arts martiaux, avec en tête le fameux karate, sont l’heure actuelle présentés comme le fleuron de la culture insulaire… il faut toutefois nuancé, amplement, ce point, tant il ne représente pas Okinawa en lui-même, mais plutôt ce que ces îles sont devenues au contact d’une part de l’influence japonaise, et des demandes des soldats des Etats-Unis, d’autre part. A cela il faut ajouter leur utilisation dans le système économico-touristique, et on obtient une belle distorsion d’une pratique culturelle originale en un sport qui ne l’est plus du tout. Il reste que les bases sont elles toujours là et qu’elles représentent Okinawa quoi qu’on en dise.

L’alcool de riz distillé et la pâte de soja fermenté sont le reflet de savoir faire très anciens, utilisés ensuite dans le commerce et ayant contribué à la richesse des Ryûkyû Leur goût et leur élaboration n’en sont pas moins caractéristiques d’une terre entre continent et océan, milieu tempéré et milieu tropical

 

L’okinawaïté s’exprime sous ces formes, mais pas uniquement, dans un élan de culturelle autonome, clairement différenciée de celle du Japon, dite yamato. Considérer les Okinawanais comme des citoyens japonais n’est pas une maladresse, tant ils méritent ce statut au regard de tout ce qu’ils ont donné au Japon depuis des décennies, mais dire que la culture okinawanaise une émanation de la civilisation japonaise est une erreur.

A une époque où les frontière se font plus détendues, les différences entre les cultures plus fines, mais qu’en même temps on a de plus en plus peur de ce qui est différent ou en tout cas hors de la norme que l’on nous force à accepter à travers les médias et les lignes politiques, il est bon de garder à l’esprit qu’un Okinawanais est Okinawanais d’un point de vue ethnique et culturel, ce qui n’est pas incompatible avec son appartenance au Japon

 


[1] Le monde spirituel des îles Miyako, Yaeyama et Yonaguni, par certains traits différent de l’île principale et ses îles proches, reste, hélas, moins bien connu. Autant les principes essentiels de toutes les parties d’Okinawa sont communs, car il existe bien une religion d’Okinawa répandue sur tout l’archipel des Ryûkyû, les rites et les rôles des protagonistes varient dans une certaine mesure. Le propos du livre nous amène à nous concentrer plus sur l’île principale et ses îles proches qui partagent leurs caractéristiques avec les Iles Amami, et laisser de côté les autres. La description des fondamentaux de la religion d’Okinawa ― définition des divinités, des sanctuaires, cosmologie et croyances ― est toutefois valable pour toute la surface des Ryûkyû.