Culture d’Asie et d’Okinawa

[RYÛKYÛ] Gima Shinjô

Un personnage joua un rôle important dans l'histoire des Ryûkyû et est encore connu dans la mémoire collective okinawanaise : Gima Shinjô 儀間真常 (1557-1644)

La tombe de Shinjô et des Gima, ainsi que d'autres familles lui étant liées

Il naquit au village de Kakinohana 垣花 au canton de Mawashi 真和志 en 1557 d'un père fonctionnaire à la cour du nom de Shinmei 真命.

Petit, on l'appelait Shin.ichi真一. Il appréciait les lettres et les sciences. Entré dans l'adolescence (donc l'âge adulte), il reçut le nom personnel de Shinjô. A l'âge de 16 ans, il suivit les traces de son père et devint fonctionnaire lui aussi.

Homme exemplaire, il gravit les échelons et se fit remarquer par les différents gouvernements où il servait et à l'âge de 30, on le chargea d'administrer le village de Gima duquel provenait sa famille.

La famille Gima tient ses origines dans le clan Ma 麻 qui comprend la famille Matayoshi (les expert en arts martiaux okinawanais). Ce clan remonte au XIVe avec un certain seigneur d’Ôshiro 大城 (première génération), au nom personnel de Shinpu  真武et portant le nom chinois de Ma[1]. Son petit-fils aîné, Shinpuku 真覆, fut envoyé pour diriger le village de Gima, au canton de Yomitan, à la fin du même siècle. Il adopta donc ce toponyme, et fonda la famille Gima. A la sixième génération, au XVe siècle, Shinji 真時, l’arrière petit-fils aîné de Shinpuku, reçut le village d’Ômine[2] au canton de Tomigusuku, et fut par conséquent connu sous le nom de noble de rang intermédiaire d’Ômine. Deux familles existaient dès lors au sein du clan Ma de l’ancêtre Shinpu. Mais comme Shinji n’eut que des filles, le clan continua de perdurer au travers de son frère cadet, et troisième arrière petit-fils de Shinpuku, Gima Shinjô dont je parle dans ces lignes.

Le blason des Gima

Continuant son travail consciencieux, il s'attira la sympathie de ses administrés. En 1586, il fut choisit pour faire partie de l'ambassade Ryûkyû en terre chinoise lors de la remise du tribut du roi des Ryûkyû à l'empereur chinois.

Il découvrit alors de ses yeux les technologies agricoles chinoises, permettant un rendement bien supérieur à celui des terres qu'il gère pour le roi.

Lui qui est le témoin de la vie dure des paysans depuis son plus jeune âge pense que les outils chinois allégeraient leur peine.

En 1605, un administrateur du canton de Ginowan importa une espèce de patate douce depuis la province du Fujian. Ce dernier, convaincu de sa facilité à être cultivée, incita ses paysan en planter en abondance. Gima entendit parler de ce tubercule résistant aux vents des typhons et ne demandant presque pas d'eau, et pensa tout de suite qu'il pouvait éviter les nombreuses famines dues aux typhons et aux sécheresses qui crucifiaient tous les ans les îles du royaume.

Après en avoir obtenu quelques rhizomes, et les distribua aux paysans de ses terres. Parallèlement, il mis au point une nouvelle manière de les cultiver, en coupant les tubercules en deux afin d'accélérer la croissance des pousses. Rapidement cette pomme de terre devint connue sous le nom de patate chinoise karanmu 唐芋, du fait de son origine.

Au bout de quinze années, les récoltes étaient si abondantes que les paysans connaissaient moins la faim et qu'ils en utilisait une partie pour nourrir le bétail.

Gima savait également que si les paysans trimaient plus que de raison, c'était à cause des lourdes taxes imposées par le fief de Satsuma, qui exerçait une politique coloniale sur les Ryûkyû.

C'est d'ailleurs par l'intermédiaire de ce fief que cette patate douce se répandit dans tout le japon sous le nom de Satsuma imo 薩摩芋, puisque les gens de Satsuma disaient qu'elles venaient de chez eux.

 

Lorsque le seigneur Shimazu, le dirigeant de Satsuma, arriva à Shuri, il exila un temps en son fief le roi de l'époque, Shô Nei 尚丁寧, afin de s'assurer qu'il n'y aurait pas de rébellions.Gima, au lieu de se morfondre de la situation, profita de sa présence au sein des hautes sphères du fief de Satsuma pour découvrir un moyen d'enrichir son pays. Il fut intrigué par la variété de coton de la région porté par les notables. La trouvant supérieure à celle utilisée traditionnellement dans son pays, il songea à développer sa culture et sa confection afin de le vendre aux contrées voisines qui commerçaient avec les Ryûkyû depuis des siècles. Au bout de trois ans, les Okinawanais furent autorisés à rentrer aux Ryûkyû, à commencer par Shô Nei qui retrouva son trône. Gima commença alors à cultiver ce coton, puis demanda à des femmes originaires de Satsuma vivant à Naha de lui enseigner la technique du tissage de ces fibres. Le tissu produit à partir de ce coton fut connu sous le nom des motifs des Ryûkyû Ryûkyû gasuri 琉球絣 et devint un important produit d'exportation.

Le fameux motif sur du coton décliné en plusieurs couleurs

 

Gima eut aussi l'idée de développer la culture de la canne à sucre et la fabrication du sucre brun. La canne à sucre était cultivée depuis des lustres aux Ryûkyû, mais elle n'était pas utilisée de façon industrielle. Il envoya deux hommes de son village dans le Fujian pour qu'ils s'y étudient la fabrication de cet or noir. Il en rapportèrent  la technique du meule et des trois chaudrons 二転子三鍋 qui consistait à broyer les cannes dans un meules que l'on faisait tourner par un buffle, et à faire cuire successivement le jus obtenu dans trois chaudrons. Puis on le faisait refroidir et durcir dans un baquet. Cette technique est toujours utilisée à l'heure actuelle dans la fabrication traditionnelle du sucre. Devant l'efficacité du procédé, il le généralisa à l'ensemble du pays et rapidement, les Ryûkyû exportèrent du sucre.

Les trois chaudrons

Le royaume, pour lui exprimer sa reconnaissance d'avoir ainsi servi le pays, le fit noble de rang supérieur en 1624. Il s'éteignit vingt ans plus tard.

Il fut dès lors connu comme le bon génie de l'agriculture.

Sa tombe située au quartier de Sumiyoshi à Naha ayant été détruite par les bombardements des Etats-Unis en 1945, une nouvelle, exprimant la gratitude okinawanaise, fut bâtie à Sakiyama, dans les hauteurs de Shuri.

La tombe de Shinjô

Détail avec l'entrée de la tombe, avec le brule-encens. On remarque encore le blason.

 

 

 

[1] Le nom chinois, karana, okinawanais servait aux habitants de ces îles à mieux communiquer et commercer avec les Chinois.

[2] Intégré à la ville de Naha au XXe siècle.